Rêveries animales

    Friday, April 25, 2008 to Saturday, June 7, 2008

    Opening
    • Friday, April 25, 2008
    Nous avons tendance à personnifier. À l’enfance, nous attribuons à nos animaux en peluche des pouvoirs de protection, ils deviennent nos meilleurs amis, ils sont les confidents de nos secrets les plus intimes et de nos rêves les plus fantastiques. On pourrait soutenir que ce besoin de personnifier, à l’âge adulte, se manifeste dans les animaux de compagnie. Dans la culture occidentale, nous donnons à nos animaux de compagnie des traits de caractère que nous croyons être les seuls à pouvoir posséder. À l’inverse, nous avons tendance à traiter les animaux de la ferme et ceux qui sont l’objet d’expériences scientifiques avec une froide objectivité et une cruelle indifférence. Enfin, nous classons les animaux sauvages dans une catégorie de méfiance et de mystère, puisqu’ils sont indépendants de nous. Ces animaux ont tendance à devenir des archétypes dans le sens jungien du terme. Ces derniers sont les animaux qui dominent le plus souvent le travail de Kristen Bjornerud et de Tamara Bond. Nos rapports avec les animaux et la compréhension que nous en avons sont aussi complexes et variés que les relations que nous avons avec eux. Ce que nous comprenons des animaux est filtré à travers un point de vue culturel et, au bout du compte, notre façon d’interpréter les actions animales se rapporte à nousi. Peu importe la manière dont nous considérons les animaux, ils remplissent notre existence et envahissent parfois nos rêves de leur présence. Les deux artistes utilisent leurs rêves peuplés d’animaux pour créer des œuvres détaillées sur papier qui traitent d’un inconscient collectif, invitant le spectateur à une introspection plus attentive. Au premier coup d’œil, ces œuvres font penser aux peintures réalisées dans le studio de Dorothy Dunn ou aux illustrations des contes de fées pour enfants du 19e sii. Avec une merveilleuse attention accordée à la ligne et au détail, les animaux et les artistes eux-mêmes flottent sur un fond blanc. Et si le fait de retrouver un sujet sur un fond vierge peut l’isoler, dans ce cas-ci le spectateur sera porté à accorder une plus grande attention aux sujets. Les animaux représentés peuvent être exceptionnellement petits mais ils ne sont jamais énormes. Les êtres humains et les animaux prennent tous une importance particulière à l’intérieur des rapports curieux créés par les artistes. Les deux artistes ont combiné les êtres humains et les animaux dans une même forme, au moyen d’un processus de transformation ou d’une hybridation. Dans My Baby Owl, le personnage de Bond regarde en bas un bébé hybride, mélange d’humain et d’oiseau, qui dort. Le bébé étendu, qui possède la beauté impuissante du nouveau-né, est observé par une femme vêtue d’une robe qui a du chic. Cette femme a le pouvoir de s’occuper de l’enfant – ou de le laisser mourir. Elle ne semble pas choquée par l’apparence du bébé; par son expression, elle ne met visiblement pas en question l’existence curieuse d’une telle créature. L’existence du bébé implique un rapport inhabituel entre l’être humain et le hibou, mais seulement s’ils sont envisagés dans la forme qu’ils ont habituellement dans le monde éveillé. L’image peut faire allusion à un changement paradigmatique, la subordination des animaux à l’être humain étant détruite – étant donné que nous sommes faits de la même substance. Dans La Loba, Bjornerud jongle avec la découpure de papier d’une femme qui se transforme en loup. Elle maîtrise le rêve, le processus de fabrication. La transformation en loup-garou est une malédiction dans la pensée occidentale. Le loup-garou traîne à la recherche de victimes infortunées à la lumière de la pleine lune. Dans une certaine mesure, le mythe du loup-garou porte sur les dangers de laisser les instincts animaux l’emporter sur la raison humaine. Une transformation complète équivaut à une perte de la maîtrise de soi au profit d’une nature sauvage, et donc incontrôlable. Dans cette image, l’artiste maîtrise la transformation, elle la crée, elle ne laisse jamais les figures s’échapper du bout de ses doigts. Elle écrit que ce rêve est lié au mythe de La Trapera (celle qui rassemble) et du Petit chaperon rouge. Le mythe joue un rôle de premier plan dans le travail des deux artistes. Dans Bear in Bed, les personnages de Bond postule au lit avec un gros ours. Leurs expressions trahissent l’indifférence; ils semblent tous perdus dans leurs pensées. L’image rappelle l’histoire de Boucle d’or et les trois ours. Dans le conte, Boucle d’or se sauve pour éviter tout contact avec les ours, par conséquent pour éviter de subir une violence physique. L’image nous porte à spéculer que l’artiste est littéralement « au lit » avec l’animal qui vit dans ses rêves, dans ce cas-ci un ours. Elle ne se sauve pas par peur. Dans sa pensée inconsciente, l’ours est à l’aise dans leur relation. Bjornerud écrit qu’il serait satisfaisant pour elle « si c’était possible de réassigner le genre littéraire du réalisme magique à l’art visuel »iii. En effet, les images sont magiques et mystérieuses, elles permettent des interprétations où la réalité s’infiltre dans le processus symbolique complexe de l’imagination et dans l’acte inconscient du rêve. Revenons au travail du studio de Dunn et aux contes de fées occidentaux. On pourrait argumenter, à partir des réalisations de Bond et de Bjornerud ou de celles du studio de Dunn, qu’il existe une compréhension claire des différences entre l’être humain et l’animal. Dans les contes de fées comme dans les rêves, les lignes s’embrouillent, les frontières se traversent facilement et sont déformées. Ces œuvres complexes qui contiennent de nombreuses interprétations, peuvent être lues de bien des façons tant par les artistes que par les spectateurs. Les œuvres nous donnent l’occasion de nous identifier à des expériences similaires. Les pièces expriment une affinité de toujours avec les animaux dont la fascination s’exerce aussi bien sur l’enfant que sur l’adulte. Les dessins et les peintures attestent aussi d’un plus vaste inconscient culturel dont s’inspirent les personnes et qui, au bout du compte, parle de nous, puisque c’est cela qui nous est le plus familier. Leanne L’Hirondelle Directrice/Conservatrice
    i Brown, Alice. Dreams and Picture-Writing: Some Examples of Comparison from the Sixteenth to the Eighteenth Century, Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, Vol.44 (1981), pp. 90-100. iiDorothy Dunn a joué un rôle important dans l’art autochtone en Amérique du Nord au début du 20e s. en développant The Studio à la Sante Fe Indian School. iiiBjornerud, Kristen, au cours d’une conversation par courriel, 11 mars 2008.