Antonia Hirsch présente une série de portraits photographiques dans lesquelles elle demande aux participants de montrer par un geste la longueur d’un mètre. Toutes les images de la série sont à la même échelle pour ne rien perdre des différences entre les estimations. Bien que les systèmes de mesure fassent partie intégrante des transactions d’affaires et du commerce, desquelles découle ensuite une forme élémentaire d’interaction humaine et de comportement social, les divergences entre les estimations de chaque personne mettent en question la validité d’une norme en tant que notion réellement partagée. La main, par le geste qu’elle pose, se révèle comme le lieu de l’imagination individuelle, là où une valeur que l’on considère commune – comme le mètre – se négocie.
Figure de proue de l’architecture moderne, Le Corbusier espérait créer un ensemble de mesures qui réconcilieraient biologie et architecture par le biais de la géométrie. Son système, le modulor, était basé sur une échelle harmonique des proportions humaines inspirée par la notation musicale. Le modulor était conçu pour permettre à son usager de créer des endroits qui donneraient une impression de grandeur, d’ouverture et d’étendue tout en restant humains. Albert Einstein a commenté que le modulor était une « échelle de proportions qui rendait le mauvais difficile et le bon facile » [Modulor: 58].
Avec toutes ses intentions utopiques, le modulor fut victime de l’échec éventuel du modernisme. Le système était basé sur les dimensions de l’homme anglo-saxon. L’homme français était trop court pour cette géométrie [Modulor: 56] et le corps de la femme ne fut considéré que tardivement, puis rejeté comme source d’harmonie proportionnelle [Evans 1995]. Il ne faut pas se surprendre si personne hors de l’Europe ne fut jamais considéré. Après plusieurs expériences, Le Corbusier a arrêté son choix comme base du modulor sur le corps de l’homme anglais de 6 pieds (1 m 83), avec un bras levé.
Le système du modulor de Le Corbusier représente un drôle de point tournant de l’histoire de l’architecture : bien qu’il s’agisse d’une brave tentative d’établir une règle unificatrice pour toutes les mesures architecturales, elle montre à la fois l’échec et les limites d’une telle méthode. Le Corbusier note que le modulor a la capacité de produire des designs qui sont « déplaisants, mal mis ensemble » ou « des horreurs » [Modulor: 130]. Au bout du compte, Le Corbusier conseille de « faire confiance au jugement des yeux » [Modulor: 130].
La série de portraits d’Antonia Hirsch, Photographie Métrique (2004), fait écho au système du modulor de Le Corbusier avec sa tentative de combler la rupture entre la géométrie et ceux qui l’utilisent. Les portraits présentent des individus, placés dans des lieux blancs et vides, qui évaluent la longueur d’un mètre avec leurs deux mains. Ce qui est plus important, c’est que les photographies de la série sont toutes à la même échelle pour permettre aux spectateurs de juger des divergences entre les estimations du mètre de tous les sujets. En jugeant de l’expression sur le visage des participants, l’on constate que certains considèrent que leur évaluation est exacte ; d’autres doutent de la leur. Au-delà de cela, l’on remarque la position gestuelle des mains et le niveau d’assurance des sujets en constatant leur posture.
Avec Photographie Métrique, Hirsch donne un tour personnel à un système qui est dépourvu de toute considération humaine ou de résonance. Hirsch nous permet de considérer le mètre comme quelque chose qui est plus qu’une simple unité de mesure. Le mètre est la base pour la plupart des constructions architecturales et cela a un effet sur notre perception corporelle quand nous nous déplaçons dans les endroits que nous habitons. Quelle différence sentons-nous quand nous nous déplaçons dans un lieu qui est basé sur des mesures systématiques inventées aux fins du commerce universel plutôt que dans un espace conçu selon les proportions humaines? Le déplacement dans un lieu basé sur les mesures du corps trouve en nous un écho. Nous sentons l’humanité et l’harmonie entre la construction en question et notre propre structure corporelle.
Une fois que nous avons effacé le désarroi intrinsèque du corps humain en faveur d’un système standardisé ordonné, nous découvrons le défi des concepts de l’individualité et de la culture au sein d’un monde globalisé. Allant au-delà des conseils de Le Corbusier, Hirsch suggère qu’au bout du compte, nous permettons à la complexité de notre corps d’être seul juge.
Jesse McKee
Jesse McKee est artiste et conservateur. Il a un B.A. en arts visuels de l’Université d’Ottawa et étudiera au Royal College of Art (à Londres, GB) pour l’obtention d’une M.A. en conservation d’art contemporain.
-
Thursday, May 31, 2007 to Saturday, June 30, 2007
Opening- Thursday, May 31, 2007
Le Corbusier (Charles Edouard Jeanneret). The Modulor and Modulor 2. Basel: Birkhäuser, 2000. Evans, Robin. The Projective Cast: Architecture and its Three Geometries. Cambridge, MA: MIT Press, 1995.
