Friday, April 16, 2010 to Friday, May 21, 2010

    Opening
    • Friday, April 16, 2010
    Les artistes de l’exposition Detritus Ecologies (Écologies des détritus), Griffith Baker, Twyla Exner, Mae Leong et Troy Ouellette, traitent des thèmes du gaspillage et de l’occurrence de nos excès; ils les transforment en réflexion artistique, en projets qui font réfléchir et qui font prendre conscience de la quantité tragique d’objets que nous accumulons à cause de notre train de vie, de nos modes de vie. Les œuvres de cette exposition vont bien au-delà de toutes formes de didactisme qu’on peut méprendre pour des messages qui provoquent la culpabilité. Dans ce cas-ci, les démarches artistiques se servent plutôt d’un processus de création, issu d’une pratique contemporaine et de la recherche d’un dialogue, pour débattre un sujet qui affecte notre culture, ses moyens de production, de durabilité et de stabilité. Les archéologues vous diront que les êtres humains ont toujours laissé derrière eux des déchets, mais jamais autant qu’aujourd’hui et jamais avec autant de conséquences si graves. Les matériaux utilisés pour construire des objets peuvent traduire un sens aussi fort que celui de la forme de l’objet lui-même. The Raft of the Doldrums (Le Radeau du Marasme) de Griffith Baker fait partie de la série dite des capsules de bouteilles, des œuvres qui sont essentiellement faites de plastique récupéré. Il s’inspire de l’œuvre de Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse, une peinture romantique qui a embarrassé la monarchie française à une époque où l’un des généraux de l’armée a causé par son incompétence la mort d’un grand nombre de personnes. Le radeau de la peinture, fabriqué avec les décombres de l’épave (La Méduse), se révèle inefficace pour sauver la vie des gens qui comptaient sur sa stabilité. Au plan culturel, tout comme les naufragés du radeau, nous misons sur la capacité de nos créations et de nos découvertes pour assurer notre survie. Aujourd’hui, comment un artiste contemporain peut-il attirer l’attention sur une situation périlleuse? De nos jours, une peinture serait sans effet; à la place, l’artiste peut créer une pièce comme le Radeau de Griffith Baker. Cette œuvre nous rappelle qu’il flotte au milieu de l’océan Pacifique une île de rebuts plastiques qui fait la taille du Québec et qui contient environ 3,5 millions de tonnes de déchets. Cette île est la concrétisation inattendue, absurde et physique de nos trains de vie et de nos attitudes, quand nous fermons les yeux sur les conséquences invisibles de notre façon de jeter. Lorsque des œuvres sont créées à partir de matériaux fabriqués à partir de produits du pétrole qu’on récupère, il se produit un processus réversible, sorte de rebondissement inattendu lorsqu’on songe à la toxicité de ces matériaux à base végétale, animale et de sable (verre). L’ironie veut que certains objets comme les seringues, les bouteilles de savon à lessive ou les bouteilles à eau, des vaisseaux fabriqués pour transporter des liquides qui nettoient, guérissent et nourrissent, ont désormais l’effet opposé et empoisonnent l’environnement. Baker écrit : « À la place, avec ce radeau monumental qui flotte dans la permanence et la réalité de la condition matérielle fabriquée de notre époque, je reproduis la peinture de Géricault tant au plan de sa composition pyramidale que de son engagement politique. [i]» Twyla Exner est une autre artiste qui s’intéresse aux matériaux, ce qui guide sa pratique. Les œuvres Circuit City, Alternative Context for Science and Technology II et Outgrowth for Imput présentent un inventaire d’inventions incompréhensibles qui se perdent. Les dessins d’Exner, comme des bleus extravagants, se penchent avec succès sur la question de la technologie mêlée à la forme organique : celles-ci sont-elles des choses vivantes et fragiles? Peut-être, mais l’une est la création de l’autre, qui joue, dans le fond, le rôle de Dieu. Dans le monde occidental, est-ce que le ‘Dieu’ tout puissant, omniscient et omniprésent, a été remplacé par la technologie qui a maintenant la capacité de créer la vie? La technologie, comme ‘Dieu’, peut maintenant épier virtuellement, en même temps, de nombreuses réalités et actions qui étaient jadis privées. Des lignes s’embrouillent et sont franchies : depuis quand la technologie imite-t-elle les procédés naturels, comme il en est question ici, et depuis quand assume-t-elle des responsabilités biologiques? Des créations technologiques surgissent de la conscience humaine, elles ressemblent non seulement à la biologie, mais à la technologie qui se manifeste et s’imagine, si c’était matériellement possible qu’elle soit autoreproductrice. Selon une certaine croyance, notre disparition est inévitable parce qu’elle est l’aboutissement d’un processus organique naturel. L’extinction de notre espèce est la conséquence de notre nature destructrice et de notre incapacité de planifier à long terme.[ii] Le travail d’Exner conclue que la distinction entre nature et société n’est qu’une illusion que nous avons inventée pour fabriquer la culture; en effet, cette simple opposition binaire est trop rudimentaire. Mae Leong nous rappelle la quantité de déchets issus de la consommation dans Barcode + Sound: Traces of Invisible Codes. L’œuvre est construite à partir de codes barres provenant d’articles que Leong a acheté sur une période d’un an, des produits de tous les jours qui proviennent de partout dans le monde. La nature fluctuante de l’œuvre est amplifiée par le son musical qui en sort, une musique que l’on reconnaît d’habitude lors du processus d’achat. C’est un nouveau type de création, qui évoque une possibilité futuriste, peut-être la méthode qui devra être employée à l’avenir pour créer au plan artistique, et qui nous forcera à voir la valeur des objets qui ont été jetés. Leong écrit que le processus de création de ses œuvres, qui repose sur de longues heures de travail fastidieux, rappelle le labeur de la chaîne de montage, qui est le lot de la main d’œuvre employée dans la production de masse. La mondialisation, quand elle est jumelée au consumérisme, n’est jamais un processus équitable : plus souvent qu’autrement, elle affecte les personnes les plus démunies, dans ce cas-ci la main d’œuvre à bon marché, facile à exploiter, qui vit dans des pays faciles à dénigrer.[iii] Le projet codes barres de Leong va dans le même sens que celui de Troy Ouellette, The Politics of Trash and Trade. Les deux artistes font référence au commerce international pour souligner le manque de produits locaux dans notre consommation. Sur une carte de l’Amérique du Nord, Ouellette retrace la source des déchets qu’il a fini par trouver à Windsor, Ontario. Les actions des individus semblent ne pas peser dans la balance, et souvent les choix des consommateurs sont dictés par les forces obscures qui contrôlent les lois du marché. Mais ensemble, nous formons une masse et, à ce titre, nos actions peuvent être à la base d’un processus réversible. Par exemple, nous avons le pouvoir en tant qu’individus qui agissent de façon solidaire, de veiller à ce que les produits de consommation, ceux que nous accumulons et qui doivent être transportés jusqu’à nous, soient le plus souvent fabriqués localement. Le travail de Ouellette va encore plus loin pour éveiller les consciences : « Nul ne pourrait imaginer la description d’un produit sur l’emballage : cet article n’est pas de fabrication syndicale, il a plutôt été manufacturé avec des matériaux extraits d’un important bassin hydrologique, au moyen de la main d’œuvre d’un atelier clandestin, sous la tyrannie du totalitarisme, avec des organismes génétiquement modifiés, à partir d’heures incalculables de tests sur les animaux et de nanotechnologies indétectables.[iv] » Les artistes de cette exposition poursuivent une longue tradition d’œuvres importantes créées à partir d’objets récupérés et dont le point de départ est l’urinoir de Duchamp.[v] Les artistes Baker, Exner, Leong et Ouellette donnent de l’espoir : les matériaux en trop, comme par exemple nos déchets, peuvent être transformés en objets intéressants, et nous amener à trouver des pistes de solution pour nous propulser vers l’espérance, au-delà de la terrible prise de conscience. Ainsi, nous pourrons empêcher les actions de l’impérialisme et de la mondialisation de transformer la planète entière en macrocosme de l’île de Pâques. Leanne L’Hirondelle
    [i] Griffith Baker, Réflexion de l’artiste. http://www.griffithaaronbaker.com/Raft.htm [ii] Certains pourraient protester qu’il s’agit d’une approche occidentale qui appuie une conception linéaire. Traditionnellement, plusieurs cultures nord-américaines croient dans le concept de la responsabilité intergénérationnelle. [iii] « Depuis 1950… nous avons consommé une plus grande quantité du capital naturel du monde que durant tout le reste de l’histoire de l’humanité. » Ellwood, Wayne. The No-Nonsense Guide to Globalization, New International Publications Ltd., Oxford, 2001, page 92 (traduction libre). [iv] Ouellette, Troy, Statement on the Politics of Trash and Trade, http://www.flickr.com/photos/troyouellette/90776139/ [v] Le projet Heidelberg créé par Tyree Guyton à Detroit est une approche intéressante de l’utilisation des déchets, c.-à-d. matières recyclées après consommation en lien avec la communauté. www.heidelberg.org