Thursday, October 28, 1999 to Saturday, December 4, 1999

    L’exposition Face Value aborde l’univers de trois artistes qui, au-delà de toute attitude antagoniste ou utopiste envers la peinture, cultivent des rapports libres et entiers avec sa tradition historique, y compris la reconnaissance et l’exploitation de sa puissance même. Cette approche n’a rien du formalisme ou de l’historicisme pur ; elle se moque plutôt de la stigmatisation encore en vogue de la peinture et permet même à chaque artiste d’exploiter volontairement sa puissance séductrice qui agit sur nous a des degrés divers. Ce corps- à -corps des artistes avec la matérialité et l’histoire de la peinture, accentué par leur usage de la construction comme moyen d’articulation, explique bien cette qualité que se partagent les tableaux de l’exposition. Fortes et irrésistibles, ces œuvres nous défient de les contempler. Les sujets des huiles d’Eliza Griffiths des jeunes femmes habituellement accompagnées d’autres jeunes femmes ou de jeunes hommes occupent des intérieurs. S’ils sont a coup sur nos contemporains (coiffure, maquillage, chaussures et attitudes l’affirment), leur immédiate familiarité nous déstabilise. En effet, Griffiths assimile sans scrupule les leçons de l’histoire de l’art, parfaitement consciente des outils de cette tradition, lui permettant de faire sienne ces personnages fictifs. Paradoxalement, la vraisemblance joue un rôle crucial dans les univers fictifs que Griffiths nous donne à voir ; elle choisit la couleur du fard à paupières, des cheveux et du rouge à lèvre aussi soigneusement que le ferait sa protagoniste. Cette analogie nous autorise – ou nous force – à nous mêler au drame qui se déroule devant nous. Ce regard entendu de la protagoniste trahit une relation étouffante, comme à l’époque de Diderot où le spectateur en savait davantage que l’acteur de soutien, manière de brouiller encore plus la distinction entre fiction et réalité. Le rôle du regard est ainsi compliqué : Griffiths en inverse non seulement l’objet, mais mise sur des techniques de peinture éprouvées pour en déplacer l’intention. Les grandes huiles lumineuses de Carmen Rushiensky présentent une accumulation de motifs, mots et symboles rudimentaires. Ainsi, le tableau horizontal Send Me se compose de centaines de flèches et de variations de symboles directionnels. On décèle une intensification des formes au centre du tableau où dominent les formes jaunes découpées, entremêlées de bleu au point de constituer, comme l’indique le titre de cette série de tableaux, une « masse flottante ». Les tableaux de Rushiensky explosent et implosent simultanément, sans se contredire. Pourtant, les contradictions comptent parmi la matière brute dont s’inspire l’artiste. Elle transforme des symboles élémentaires et bien définis par sa touche pleine et fluide, leur fait perdre ainsi toutes traces de leur origine impassible et pourtant ils évoquent toujours l’agitation de la vie urbaine. Leur signification concrète et objective (tout à la fois présente et représentée) est obscurcie par le rythme envoûtant de l’application méthodique des couches de peinture. Le motif singulier s’intensifie quand la lente répétition séduit le spectateur par son pouvoir hypnotisant et captivant. Si pop art et expressionnisme abstrait s’abordent ici sans heurt, tous deux en sont transformés. Dans What, cette question à l’embarrassante ambition se donne sans prétention, puisque l’interpellé et l’interpellateur occupent des positions équivoques. Réunies, les œuvres abstraites réalisées par Daniel Sharp depuis trois ans ont des airs de famille. Certains traits se ressemblent : grilles, bandes et monochromes, liés en outre par des toiles aux dimensions uniformes. Quand il fait ses compositions ponctuelles, Sharp vielle à ce que la discipline sous-jacente de chaque œuvre, justement responsable de cet air familial, se plie aux nouvelles associations formelles de couleurs, de textures et de compositions. Ces relations, parties intégrante des tableaux individuels, sont mises en évidence par les regroupements dynamiques et multiplient ainsi les lecteurs possibles du travail de Sharp. Si Sharp embrasse sans hésiter les grands principes du modernisme, il n’a pas plus de scrupules à dire ses tableaux intimistes. Sharp se fait généreux dans ses compositions : temporaires mais non provisoires, elles créent un espace où méditer les associations et s’abandonner au plaisir de la contemplation.
    Anne Grace, commissaire Françoise Charron, traductrice